La vie des retraités japonais

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Que cela soit dans le journal ou au cours de géographie, vous avez peut-être entendu parler du problème démographique particulier auquel est confronté le Japon, qui évolue vers une pyramide des âges inversée, dans laquelle la couche de population des personnes âgées sera plus importante que celle des jeunes. En effet, le Japon est non seulement connu pour son espérance de vie record, mais est également atteint par le problème de “shoushika”, qui indique une baisse du taux de natalité.
Proposer une solution pour le shoushika, ou plus généralement envers ce vieillissement de population (= “koureika”), fait partie des défis majeurs pour la société japonaise. On peut par exemple citer la directive prise récemment par le gouvernement japonais, qui vise à rehausser l’âge de la retraite (jusqu’alors fixé à 60 ans) à 65 ans. Un changement qui devrait entrer en vigueur dans les années qui suivent.
D’autre part, il est évident que cette importante couche sociale des vieilles personnes (appelées “koureisha”) a été propice au développement d’une culture particulière, propre à ces gens âgés. Tout au long de cet article, nous allons aborder ce second aspect, la vie des personnes âgées au Japon, à travers leurs loisirs et leurs occupations.

Culture et Art

Nous allons entamer ce billet en abordant les occupations qui touchent la culture et l’art. À cet égard, l’activité la plus populaire chez les retraités japonais concerne tout ce qui touche au jardinage. En effet, hormis le jardinage comme nous le pratiquons en Occident, qui consiste à s’occuper de son jardin privé, beaucoup de séniors au Japon possèdent leurs propres minichamps. Ceci peut s’expliquer par la géographie montagneuse du territoire japonais, qui restreint la superficie des champs, et donc n’est pas adaptée pour une grande agriculture (à l’exception du Hokkaido). Ces territoires sont alors soit utilisés pour de petites exploitations, ou soit séparés en pâtés et loués à des habitants du quartier, afin qu’ils y implantent un potager. Dans les deux cas, ce sont souvent les personnes âgées qui s’occupent de ces terres. Il n’est ainsi pas rare de tomber sur des « sokubaisho » dans les campagnes, qui sont des supermarchés ou encore des dépositoires rustiques (que nous avons déjà croisé dans cet article) où l’on vend des légumes frais directement déposés par ces séniors.
Bien sûr, le jardinage japonais ne se résume pas seulement au labourage des champs et le plantage des légumes. Citons par exemple le bonsaï, connu également en Occident, où l’on cultive (= “sai”) un arbre miniature dans un pot (= “bon”) pour en faire un objet artistique et esthétique. En réalité, le bonsaï est surtout pratiqué par les vieilles personnes masculines. Le pendant féminin est l’ikebana, l’art de l’arrangement floral.
Pour le genre masculin, l’amour envers le bonsaï ou la recherche de l’art dans la nature se prolonge souvent vers une passion envers le bricolage, ou la confection de petits objets en bois. Une ressource particulièrement utilisée par les amateurs est le hyoutan : cette plante, de la même famille que les potirons et les courgettes, peut être cultivée dans son jardin, et ses fruits, une fois asséchés, peuvent être utilisés pour en concocter des lampes ou encore de petits personnages.

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De droite à gauche : un chokubaisho où la personne doit déposer une pièce dans un panier pour acheter le légume souhaité; un jardin typique japonais; le hyoutan dans sa forme originale (en bas à gauche sur la photo) et sa forme asséchée puis travaillée. 

Enfin, n’oublions pas les sports nationaux comme le shôgi ou le go qui, au Japon, sont qualifiés comme des jeux pour “les vieux”. Ces jeux sont souvent pratiqués au sein d’une association où les membres se rassemblent une fois par semaine au centre communal qui met à disposition des locaux.
Quant aux dames âgées, leurs passions vont plutôt vers l’art, tel que les dessins/peintures, ou encore le chant, que cela soit le karaoké ou la chorale. De même que pour les jeux ci-dessus, ces femmes se rassemblent une fois par semaine au centre communal pour peindre ou chanter ensemble, éventuellement au côté d’un professeur. Un autre loisir très pratiqué par les femmes âgées est le haïku, ces courts poèmes d’origine japonaise, dont les vieilles personnes se font un plaisir de participer aux divers concours (les journaux régionaux en organisent quotidiennement, avec des cadeaux à la clé) en envoyant leurs créations.

Sports

Un esprit sain dans un corps sain. Heureusement, les retraités japonais n’oublient pas de faire bouger leur corps à travers divers sports. Ainsi, énormément de séniors pratiquent la marche, que cela soit sur de courtes ou longues distances. La nature nippone offre en effet des ballades fabuleuses à travers montagnes et champs.
Il existe également des disciplines typiques aux vieilles personnes comme le ground golf, qui est en fait le golf pratiqué sur une superficie plus petite, ou encore le gateball. Le gateball est un jeu typiquement japonais qui prend son origine au croquet. En bref, le jeu consiste à faire passer une boule à travers des “portes” (gate) disposées au sol, dans un ordre prédéterminé, en la frappant avec un club. En fait, le gateball est un peu l’équivalent de la pétanque en France : tous les dimanches matins, les vieux se rassemblent au parc à côté pour jouer et passer la journée ensemble, avec leurs pique-niques, boissons…
Une dernière activité que beaucoup de gens âgés pratiquent quotidiennement est le “radio-taisou”. Celui-ci est une suite d’exercices physiques (= taisou) qui se pratique en écoutant une émission spécifique à la radio, dans laquelle l’animateur explique en détail chaque exercice à faire, le tout étant accompagné d’une mélodie. Cette émission de 10 minutes passe plusieurs fois par jour sur la chaîne nationale (la première diffusion a lieu à 6h30), et existe depuis l’avant-guerre. Il faut toutefois remarquer qu’il n’y a pas que les personnes âgées qui le pratiquent puisque l’organisme de radio-taisou met en place chaque été un programme spécial dédié aux plus jeunes enfants, consistant à organiser des rassemblements journaliers à l’échelle communale. Les enfants peuvent ainsi se rendre chaque matin au parc du quartier pour participer au radio-taisou collectif, et reçoivent alors un cachet pour remplir leur carte de présence, qui une fois remplie pourra être échangée contre un… crayon.
Les disciplines sportives “classiques” sont plus rares, en raison de leurs demandes d’efforts importantes. Il y a cependant quelques exceptions, comme le ping-pong, qui possède beaucoup d’amateurs de troisième âge. À nouveau, il existe des clubs séniors qui se donnent rendez-vous chaque semaine au centre sportif ou au centre communal.

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Apprentissage

Nous avons vu précédemment que certaines activités, comme la chorale ou la peinture, pouvaient être accompagnées par la présence d’un professeur. Cependant, dans la plupart des cas ces professeurs sont assez transparents, dans le sens où le but des membres est de s’amuser et de s’améliorer, mais certainement pas d’exceller.
Par ailleurs, s’il y a bien une branche dans le domaine de l’apprentissage dont les adeptes se multiplient de jour en jour, c’est bien l’informatique. Bien sûr, on ne parle pas de l’informatique scientifique telle que la programmation, mais plutôt celle qui est élémentaire, comme savoir naviguer sur internet, écrire des e-mails, gérer/retoucher des photos, etc. Il est ainsi fréquent de tomber sur des annonces pour des cours privés ciblant les séniors, et l’on retrouve même certaines grandes enseignes d’électroniques disposer des locaux au sein même du magasin, afin d’y organiser des cours élémentaires gratuits.

Associations

Nous avons vu au fil de l’article l’existence des associations réservées aux séniors (club sportif, chorale, etc.) qui non seulement permettent aux personnes âgées de pratiquer leurs loisirs, mais font également office de lieu de rencontre.
Ces comités jouent donc un rôle important chez les vieilles personnes japonaises en leur apportant un dynamisme dans leur vie. La mise en place de ces associations est accomplie par l’”association des séniors” (appelée “roujin-kai” en japonais), propre à chaque quartier, qui est directement liée à l’administration locale. Cette coopérative, composée presque exclusivement de membres retraités, est également à l’origine de diverses activités telles que l’organisation d’un voyage collectif ou encore des événements semestriels entre séniors. De point de vue plus général, le roujin-kai est une branche du “chounai-kai”, l’association de quartier, qui possède également comme division le “fujin-kai” (l’association des ménagères), le “kodomo-kai” (l’association des enfants) etc. Il est à souligner que le chounai-kai n’est pas lié à l’administration communale et donc au gouvernement, mais résulte d’une initiative bénévole des habitants, dont leur but est d’améliorer la vie du quartier.
Enfin, il existe un dernier comité jouant un rôle fondamental dans la vie des vieilles personnes : le “silver jinzai center” (littéralement, « centre de ressources humaines pour les silver », où silver désigne les personnes âgées). Comme son nom l’indique, cette association recense et propose divers petits boulots que peuvent pratiquer les vieilles personnes. Ces emplois sont de toutes sortes puisqu’ils vont du bricolage au jardinage, passant par le ménage des lieux publics ou encore la gestion des parkings. Bien que cet intérim soit mis en place par le gouvernement, celui-ci est autoorganisé, dans le sens où ce sont les personnes âgées qui s’occupent de l’organisation de l’association. Le processus est simple : un particulier appelle le centre pour demander du personnel dans un certain domaine (exemple : tondre le gazon du jardin), et celui-ci fait un appel aux candidatures à ces membres séniors, qui accepteront ou non de se rendre sur place et accomplir le travail. La main d’œuvre est bien sûr rémunérée, mais à un coût moindre par rapport aux professionnels.
Ce dispositif est actuellement sujet à divers débats. On peut par exemple citer le problème d’assurance concernant les accidents du travail, qui n’existe tout simplement pas. En effet, les « employés » sont indépendants et autonomes, et il n’y a pas non plus de contrat de travail. Un autre problème que l’on rencontre parfois est la finition du travail de ces séniors, non professionnels, qui laisse parfois à désirer.

Conclusion

Dans un pays où presque un quart de la population est âgé de plus de 65 ans, le bonheur des séniors est un problème capital pour la société. Toutefois, il est à noter que hormis la disposition des silver center, le gouvernement intervient peu dans la vie des retraités, puisque ceux-ci s’organisent indépendamment pour mener à bien la vie de leur communauté. Le parfait exemple est le roujin-kai, qui n’hésite pas à louer des salles pour promouvoir l’activité des vieilles personnes, ou même à les encadrer à travers séminaires et événements pour éviter la solitude propre aux personnes du troisième âge.
Enfin, il est évident que tout ceci n’est possible que grâce à la curiosité et l’enthousiasme que portent les vieux Japonais, envers l’apprentissage (l’informatique, le chant, l’art…), mais aussi les rencontres. Cette attitude serait peut-être le secret de la longévité des habitants japonais, qui ne s’expliquerait pas seulement par la gastronomie saine comme on pourrait le penser…

Source

Toutes les statistiques indiquées dans cet article ont été tirées d’une étude ciblant les korei-sha, organisé par le bureau des statistiques du Ministère des Affaires intérieures japonais, touchant l’ensemble de la population (2011) : lien.